|
|
Les Acteurs |
Etienne
Geoffroy Saint-Hilaire
un
grand savant, un homme de cœur et un homme d'action
Michel
Martin
Membre d'Étampes
Histoire, et conservateur du Musée d’Histoire Naturelle de Boulogne sur Mer.
Le passant étampois remarque-t-il encore la plaque de marbre posée
vis-à-vis de l'église Saint-Basile et sait-il que la place du théâtre
s'appelle en réalité place Geoffroy Saint-Hilaire ? Est-ce de l'indifférence
pour l'histoire ou pour les sciences naturelles ?
Pourtant le fils de l'avocat Jean Gérard Geoffroy, né le 15 avril 1772 dans le quartier Saint-Basile, était appelé à suivre un chemin peu commun.
La statue d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire à Etampes, sculptée par Elias Robert en 1857 |
La famille des Geoffroy est originaire de Troyes et n'est installée à Étampes
que depuis 1720 environ. Une autre branche de la famille aurait
déjà donné trois membres à l'Académie royale des sciences au cours
du XVIIIème siècle. Cette tradition familiale semble fausse. Il
s'agirait au mieux de collatéraux, si ce n'est une homonymie. Son
petit-fils prétend que la fortune de l'avocat étampois était
médiocre ; il habite néanmoins la paroisse Saint-Basile, à l'ombre
même de l'église. Or Boncerf, correspondant auprès de l'Académie
royale de chirurgie, écrit
dans sa Topographie médicale de la ville
, que
les habitants de ce quartier "ne sont pas excédés de fatigue". De fait, il s'agit
du quartier huppé de la ville où résident nobles, membres de
l'administration royale, rentiers, marchands et artisans aisés.
D'ailleurs le frère aîné du naturaliste apparaît en 1809 en tant que
mercier-drapier parmi les cent contribuables les plus imposés d'une
ville riche grâce au trafic de la grand-route et au commerce des blés
et des farines : "le pauvre y est un peu moins pauvre et le
riche infiniment plus riche". Etienne appartient à une famille où l'on est partisan des réformes
mais sans excès. Le père, avocat auprès du parlement de Paris, est un
homme cultivé. Son petit-fils Isidore signale même qu'il "possédait
une instruction générale bien rare à cette époque chez ceux de sa
profession". Celle-ci et "la pureté de son caractère"
lui ont valu "l'intérêt et l'estime de Malesherbes".
Dès 1787 Jean Gérard Geoffroy est officier municipal et prend
régulièrement part aux affaires de sa ville. C'est lui qui rédige le
cahier de doléances d'Autruy dont il est le député à l'assemblée du
bailliage. De juillet à novembre 1789, il est partisan d'une attitude
ferme face aux désordres du marché et à l'agitation dans les
quartiers. Il devient rapidement juge au district, poste où il sera
confirmé après Thermidor. Ce qui prouve bien que le juge Geoffroy ne
se situait pas aux extrêmes du jacobinisme. |
De juillet à novembre 1789, il est partisan d'une attitude
ferme face aux désordres du marché et à l'agitation dans les
quartiers. Il devient rapidement juge au district, poste où il sera
confirmé après Thermidor. Ce qui prouve bien que le juge Geoffroy ne
se situait pas aux extrêmes du jacobinisme.
Sous le Directoire, le bouillant juge proteste quand l'administration municipale installe devant chez lui une barrière d'octroi. On pourrait croire à la réaction indignée d'un ancien rédacteur de cahier de doléances favorable à la libre circulation des marchandises, mais en fait il s'insurge "au nom du droit sacré des propriétaires".
Chez les Geoffroy, on est plutôt ferme de caractère, voire emporté ;
si l'on vous fait sortir par la porte, on est capable de "rentrer
par la fenêtre" et, au besoin, de faire jouer ses relations amicales ou
professionnelles.
Une curiosité
entretenue
|
|
La ville d'Étampes comptait à cette époque nombre de savants auxquels les Geoffroy pouvaient être liés, comme Guettard. L'abbé Tessier, académicien agronome d'Angerville qui a favorisé l'introduction en France du mérinos et contribué à l'amélioration des cultures, est qualifié d'ami de la famille par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Le médecin Boncerf dont les vues sont particulièrement en avance en matière de géologie et de paléontologie. Jean Louis Soulavie, chanoine à Sainte-Croix d'Étampes, est ingénieur géographe et finira chef du dépôt des cartes au ministère de la guerre. Il est vrai qu'à Paris, Etienne va rencontrer une foule de personnes cultivées de la même valeur mais il ne faut pas oublier ceux qui, à Étampes, ont pu, directement ou indirectement, susciter sa curiosité et son intérêt pour l'histoire naturelle. Le jeune Geoffroy est d'une intelligence vive et sa grand-mère maternelle se plaît à lui faire lire à haute voix des passages des classiques de l'antiquité et du siècle précédent. Il commence ses études chez les Barnabites (qui occupaient l'actuel C.E.S. Guettard). Ceux-ci ne dispensant plus un enseignement de qualité au-delà d'un certain niveau, il quitte Étampes en 1784, muni d'une bourse, pour le collège de Navarre à Paris. Son père, pourvu d'une famille nombreuse et inquiet de la fragilité de l'enfant, le destinait à la carrière ecclésiastique. En 1788, sans avoir à quitter le collège de Navarre, Etienne devient chanoine du chapitre de Sainte-Croix, après intervention de Tressan, l'abbé commendataire de Morigny. |
La ville d'Étampes comptait à cette époque nombre de savants auxquels les Geoffroy pouvaient être liés, comme Guettard. L'abbé Tessier, académicien agronome d'Angerville qui a favorisé l'introduction en France du mérinos et contribué à l'amélioration des cultures, est qualifié d'ami de la famille par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Le médecin Boncerf dont les vues sont particulièrement en avance en matière de géologie et de paléontologie. Jean Louis Soulavie, chanoine à Sainte-Croix d'Étampes, est ingénieur géographe et finira chef du dépôt des cartes au ministère de la guerre. Il est vrai qu'à Paris, Etienne va rencontrer une foule de personnes cultivées de la même valeur mais il ne faut pas oublier ceux qui, à Étampes, ont pu, directement ou indirectement, susciter sa curiosité et son intérêt pour l'histoire naturelle.
Le jeune Geoffroy est d'une intelligence vive et sa grand-mère maternelle se plaît à lui faire lire à haute voix des passages des classiques de l'antiquité et du siècle précédent. Il commence ses études chez les Barnabites (qui occupaient l'actuel C.E.S. Guettard). Ceux-ci ne dispensant plus un enseignement de qualité au-delà d'un certain niveau, il quitte Étampes en 1784, muni d'une bourse, pour le collège de Navarre à Paris. Son père, pourvu d'une famille nombreuse et inquiet de la fragilité de l'enfant, le destinait à la carrière ecclésiastique. En 1788, sans avoir à quitter le collège de Navarre, Etienne devient chanoine du chapitre de Sainte-Croix, après intervention de Tressan, l'abbé commendataire de Morigny.
Les
rencontres parisiennes
Au collège, Etienne a appris à connaître et à apprécier Brisson qui enseignait la physique expérimentale en philosophie.
Ses études"secondaires" terminées, va-t-il devenir épicier
comme son frère aîné que nous voyons demander l'autorisation de vendre de la
"poudre à giboyer" sous le Directoire ? Non, car il supplie alors son
père de rester à Paris afin de suivre les cours du Collège de France et du
Jardin des Plantes. Son père y consent, mais il pose ses conditions.
La science ne nourrissait pas plus son homme à l'époque qu'elle ne
l'enrichit aujourd'hui; le jeune Geoffroy doit donc aussi s'inscrire à l'école
de droit. Avant la fin de l'année, Etienne est bachelier en droit; face à ses
supplications réitérées, Gérard Geoffroy prend alors la décision de faire
de ce fils non pas un juriste mais un médecin. A l'époque c'était le seul
moyen de se préparer à un métier en faisant des études scientifiques.
Etienne devient pensionnaire du collège du cardinal Lemoine et là, malgré la différence d'âge, il est l'ami d'Haüy, le fondateur de la minéralogie moderne et de la cristallographie. Au Jardin des Plantes, il suit assidûment les cours de Fourcroy et au Collège de France ceux de Daubenton qui enseigne la minéralogie. Les talents et les connaissances d'Etienne frappent ce dernier et bientôt le jeune homme est chargé de classer quelques pièces de la collection du Jardin.
Le
père à l'école du fils
|
|
En mars 1793, quand Lacépède résigne sa charge au Jardin, Daubenton se précipite chez Bernardin de Saint-Pierre qui en est l'administrateur et fait nommer Etienne Geoffroy en remplacement. Le 10 juin, le jardin devient Muséum national d'histoire naturelle. Etienne, à 21 ans, est nommé professeur de zoologie, malgré la réticence de certains anciens de l'établissement. Geoffroy commence par refuser : pour lui la place revient de droit à Lacépède. De plus il s'estime incompétent car on lui demande d'occuper la chaire des animaux vertébrés alors qu'il est minéralogiste. Il faut toute l'insistance de Lacépède et de Daubenton pour qu'il change d'avis. Les collections zoologiques sont alors d'une pauvreté consternante; la bibliothèque ne vaut pas mieux. Pourtant, le 6 mai 1794, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire ouvre son cours. Parmi les auditeurs figure son père qui suit les quarante premières leçons ! A la fin de l'année, Etienne a terminé son premier travail de recherche consacré à l'aye-aye (lémurien de Madagascar). Dès novembre 1793, trois ménageries ambulantes sont saisies à Paris et expédiées au Muséum. Geoffroy accepte les animaux et conserve les propriétaires comme gardiens. C'est le début de la ménagerie. Elle est presque aussitôt complétée par ce qui reste de la ménagerie royale et des animaux confisqués aux émigrés. |
Cuvier
et Geoffroy
En 1794 Tessier, fuyant la Terreur parisienne en Normandie, fait la connaissance d'un jeune naturaliste nommé Cuvier, originaire de Montbéliard et précepteur du fils du comte d'Héricy. Impressionné par les connaissances du jeune homme, Tessier le recommande à Geoffroy. Dès le début de 1795 Cuvier s'installe à Paris. Il ne tarde pas à devenir suppléant du professeur d'anatomie comparée du Muséum et, pendant un temps, il partage l'appartement de Geoffroy dont il était devenu l'un des meilleurs amis.
Cette amitié ne devait jamais s'effacer, même lorsque les deux
naturalistes au sommet de leur gloire scientifique allaient devenir des
adversaires. En 1795 Cuvier et Geoffroy rédigent cinq travaux communs. C'est le
début d'une série de recherches qui renouvelleront les bases de l'anatomie
comparée et de la zoologie. Les idées générales qui feront la renommée des
deux hommes se révèlent dans ces travaux de jeunesse réalisés seuls ou en
commun. Il n'empêche que leurs divergences scientifiques de plus en plus
importantes les conduiront à s'affronter sévèrement en 1830.
Voyages
et découvertes
|
Geoffroy St Hilaire pendant la campagne d'Egypte, par Dutertre |
En 1798, Berthollet propose à Cuvier et Geoffroy de participer à l'expédition d'Egypte ; seul le second accepte. En avril 1798, il quitte Paris en compagnie de son frère Marc Antoine (!), capitaine du génie, du naturaliste Savigny, originaire de Provins, et du peintre Redouté. Cuvier accompagne Geoffroy jusqu'à la diligence. L'Egypte soumise, Geoffroy entreprend un vaste travail d'inventaire de la faune. Après le départ de Bonaparte en 1799, il cède un moment à l'abattement et confie dans ses lettres qu'il n'a plus rien à faire en Egypte. Il reprend néanmoins ses recherches. C'est seulement en 1802 que Geoffroy revient en France après bien des périls. Mais il revient, malgré les défaites françaises et la tentative anglaise de mainmise sur la documentation, avec les précieuses collections recueillies en Egypte et, de retour au Muséum, il commence leur description. Dans le même temps, il continue à classer et étudier les spécimens conservés au Muséum. Les opérations militaires de l'Empire au Portugal en 1807 lui offrent
une nouvelle occasion de voyage d'étude. Sous le prétexte de
récupérer à Lisbonne une collection destinée au Muséum, il part
faire l'inventaire scientifique du pays. Ses instructions et le pouvoir
des armes lui auraient permis de piller le patrimoine portugais mais
Etienne en juge autrement et il prend la route avec des doubles de
spécimens du Muséum pour les échanger. |
La traversée de l'Espagne insurgée aurait pu coûter la vie du
naturaliste.
A Lisbonne il prend contact avec les responsables des collections, classe le matériel, fait des échanges et s'attarde tellement que le départ venu, la fortune des armes a changé : l'Anglais est à nouveau vainqueur et la situation d'Alexandrie se répète. Finalement Geoffroy abandonne ses bagages personnels et les collections sont embarquées pour la France.
Un
savant reconnu
Ses travaux porteront essentiellement sur l'anatomie comparée, sur les
embryons, les fossiles, qui lui permettent de trouver des liens entre les
espèces anciennes ou contemporaines. Il est ainsi précurseur de
l'évolutionnisme. La Restauration ne modifie pas sa carrière de façon
perceptible. Geoffroy est un savant reconnu qui a la joie dans les années 1820
de voir son fils Isidore, très brillant, devenir son assistant.
Geoffroy est un homme très occupé, entre ses recherches, son
enseignement, sa famille. Son rythme de travail est particulier : il passe la
soirée en famille, se réveille très tôt, travaille au lit à la lueur d'une
lampe; à 7 heures il est debout et il peut consacrer sa journée à
l'enseignement, aux dissections (pour lesquelles il n'est pas très habile), aux
manipulations et à l'administration. Il ne néglige pas les arts littéraires
et compte Jules Michelet, George Sand, les Saint-Simoniens parmi ses amis. Il
aime particulièrement l'opéra comique et est vivement impressionné par
Paganini. Dans un salon il sait détendre l'atmosphère et amuser ses invités
par des plaisanteries qui ne blessent ni ne vexent personne.
L'évolutionniste
|
Polypterus bichir, poisson africain à branchies et poumons, découvert en Egypte par Geoffroy |
Les années 1806 à 1807 marquent un tournant dans l'oeuvre scientifique de Geoffroy Saint-Hilaire ; une notion, celle des organes "analogues" (appelés homologues depuis), apparaît. Signalons pour le lecteur non averti qu'il s'agit d'organes d'origine identique mais pourvus d'une fonction différente : par exemple la patte antérieure d'un mammifère, l'aile d'un oiseau et la nageoire pectorale d'un poisson. Justement, dans un premier mémoire, Geoffroy démontre que "la charpente osseuse du membre pectoral est composée des mêmes pièces que celle de l'extrémité antérieure des autres vertébrés". C'est sur le squelette interne de la pectorale de Polypterus bichir, capturé dans le Nil, que s'appuie Geoffroy pour justifier cette affirmation. Dans deux autres travaux, il s'attaque à la détermination des os crâniens chez les vertébrés et démontre leur identité. |
Les années 1806 à 1807 marquent un tournant dans l'œuvre scientifique de Geoffroy Saint-Hilaire ; une notion, celle des organes "analogues" (appelés homologues depuis), apparaît. Signalons pour le lecteur non averti qu'il s'agit d'organes d'origine identique mais pourvus d'une fonction différente : par exemple la patte antérieure d'un mammifère, l'aile d'un oiseau et la nageoire pectorale d'un poisson.
Justement, dans un premier mémoire, Geoffroy démontre que "la charpente osseuse du membre pectoral est composée des mêmes pièces que celle de l'extrémité antérieure des autres vertébrés". C'est sur le squelette interne de la pectorale de Polypterus bichir, capturé dans le Nil, que s'appuie Geoffroy pour justifier cette affirmation. Dans deux autres travaux, il s'attaque à la détermination des os crâniens chez les vertébrés et démontre leur identité.
Un outil, le principe de "connexion des organes" (l'humérus
est toujours articulé avec le cubitus et le radius), et une idée directrice,
la doctrine de "l'unité de composition organique", lui permettent de
mener à bien ces travaux. Dans ses premières recherches, Geoffroy fait déjà
mention de cette dernière doctrine ; elle est clairement exprimée dans le
mémoire sur la tête osseuse des vertébrés.
Notons au passage que, dans ce mémoire, Geoffroy signale la présence
de germes dentaires chez les embryons de baleine, pronostique la même
découverte chez les oiseaux (qu'il fera par la suite) et finit par conclure en
identifiant les os du crâne des mammifères : "Les poissons dans leur
premier âge étaient dans les mêmes conditions, relativement à leur
développement, que les fœtus des mammifères". Tout évolutionniste
sait actuellement qu'il y a 390 millions d'années, nos ancêtres étaient des
poissons. A 35 ans, Geoffroy Saint-Hilaire a non seulement déjà fait faire un
bond colossal aux connaissances par ses descriptions, mais a mis au point un
outil de travail permettant de découvrir les liens de parenté entre les
groupes zoologiques. Sa grande originalité consiste à utiliser l'embryologie
pour compléter les observations faites sur les adultes. En 1826, il publie un
nouvel article consacré à l'embryologie du poulet. Dans ce travail, il
démontre l'inanité de la vieille théorie postulant la préexistence des
germes tératologiques
(et du même coup celle de la préexistence des germes). Il montre
que l'on peut obtenir à volonté la même monstruosité en répétant une cause
identique.
|
|
Cependant les conclusions sont bizarres: Geoffroy donne l'impression de ne pas avoir compris la portée de ses expériences. A la relecture, on constate cependant que, citant longuement F. Bacon, il proclame : "(...) car nos vues s'étendent jusqu' à les (les espèces) faire varier elles-mêmes, seul moyen de comprendre comment elles se sont diversifiées et multipliées". Peu de temps auparavant, Geoffroy avait publié un travail sur les crocodiles fossiles jurassiques de Normandie. Il crée à cette occasion deux nouveaux genres, Steneosaurus et Teleosaurus, et il écrit sans précaution de style que Teleosaurus pourrait être l'ancêtre des mammifères, tandis que Steneosaurus n'est qu'un crocodile normal, mais primitif. Notons que c'est la première fois que dans la littérature scientifique un auteur propose de faire d'un fossile l'ancêtre d'un groupe vivant ou fossile ultérieur sur des bases anatomiques sérieuses. |
Peu avant 1830, Geoffroy publie de nouveau quelques travaux de tératologie,
mais il ne revient pas sur ses résultats de 1826. Après la querelle de 1830
avec Cuvier, il donne lecture de plusieurs travaux consacrés aux crocodiles
fossiles normands découverts par Eudes-Deslongchamps à l'Académie des
sciences. Ces travaux sont publiés en 1833, après la mort de Cuvier. Il
revient sur la filiation Teleosaurus - mammifères et précise que
l'évolution aurait pu être le résultat de modifications de la composition
atmosphérique. Dans le même article, mais en note infra-paginale, il précise
qu'il ne croit pas à la préexistence des germes et de ses conséquences sur
l'évolution. Dans la même note, il cite de nouveau Francis Bacon à propos de
la métamorphose des organes et des organismes. Toutefois, Etienne Geoffroy
Saint-Hilaire n'a jamais publié un seul travail clair, précis et simple visant
à démontrer le transformisme. Et pourtant, il était évolutionniste et a
rassemblé de nombreuses données militant en faveur de l'évolution : unité de
plan d'organisation chez les vertébrés, démonstration de l'inanité de la
préexistence des germes qui était la base théorique du fixisme des espèces
Nous pouvons nous demander si, premièrement, Geoffroy a toujours
compris l'importance de ses résultats et si, en second lieu, il n'a pas été
desservi par son style brouillon et assez obscur. La première question est
absurde : Geoffroy sait fort bien pourquoi il entreprend ses expériences sur
les embryons de poulet. Dans ses conclusions, il "noie le poisson"
mais on ne voit pas pourquoi il citerait Bacon s'il n'avait pas compris la
portée de ses résultats. Il est vrai que son style et l'organisation de ses
articles ne permettent pas toujours (loin de là) une compréhension aisée et
immédiate de ses travaux. Avec l'âge, cela ne s'arrange guère...Toutefois, en
1833, il a bien compris la portée de ses découvertes. Alors...
Le
contexte politique et scientifique
|
Détail de la statue de Geoffroy Saint-Hilaire à Etampes |
Précisons d'abord que, parmi les naturalistes parisiens dépositaires
de la foi néo-lamarckienne et très anti-cuvériens, la tradition orale
voulait que Cuvier eût formellement interdit à Geoffroy de poursuivre
ses expérimentations sur les embryons de poulet au Muséum. Sans tomber
dans la classique opposition Cuvier-Geoffroy, précisons que Cuvier et
ses amis n'hésitaient pas à écrire que Geoffroy était à demi-fou.
De plus en 1826, le gouvernement sous le règne de Charles X était non
seulement conservateur, mais réactionnaire. Le secrétaire d'état Mgr
Frayssinous fit limoger un grand nombre de professeurs. La stature
scientifique de Geoffroy était trop importante pour lui faire craindre
personnellement des ennuis, mais on pouvait s'inquiéter pour ses
élèves et en premier lieu son fils, Isidore. Que le lecteur ne pense
pas que nous faisons ici de l'anticléricalisme primaire et obtus. A
défaut d'aller aux sources, il pourra lire ces données chez Berthier
de Sauvigny, dont un ancêtre fut lynché en 1789 et dont un autre
complota activement sous l'Empire. Nous comprenons parfaitement la prudence de Geoffroy jusqu'à l'avènement de la monarchie de Juillet, mais après ? Si les menaces politiques étaient moins évidentes, au Muséum l'opposition restait forte. L'influence de Cuvier, même après sa mort, se faisait sentir au travers de ses protégés qui étaient loin de le valoir scientifiquement. En 1837, on enleva même à Geoffroy la direction de la ménagerie, dont il était le fondateur, au profit de Frédéric Cuvier. La mort de ce dernier permit à Geoffroy de retrouver ce poste. Toutefois à l'époque Geoffroy a plus de soixante ans, il est convaincu de la réalité de l'évolution. Lamarck en a bien compris les grandes lignes, en particulier "les séries rameuses", mais il n'a guère fourni d'arguments concrets solidement fondés. En revanche, Geoffroy a amassé de nombreux éléments de preuves, sans peut-être avoir aussi bien percé les arcanes de l'évolution que son aîné. |
Persuadé d'être dans le vrai après plus de vingt ans de travaux et
parfois de lutte en faveur du transformisme, avait-il assez de ressource pour
entreprendre un travail de synthèse délicat ? Nous l'avons vu céder au
découragement en 1799 après le départ de Bonaparte, peut-être a-t-il
renoncé tout simplement par lassitude. Notre expérience personnelle nous a
enseigné que bien des prétendus scientifiques n'ont ni l'ouverture d'esprit,
ni la culture indispensables à l'exercice de leur activité. Il en était
déjà de même à l'époque et il y a un moment où il devient tentant de
passer le flambeau à d'autres quand on se heurte à trop de dogmatisme, de
stupidité et d'ignorance accumulés. Le flambeau a été relevé par Darwin en
1859. Notons que, par nationalisme peu glorieux, la communauté naturaliste
française (sauf les réactionnaires bornés, obstinément fixistes) exhuma
Lamarck et Geoffroy afin de démontrer la priorité et la supériorité
nationale sur le sujet. Peu de temps auparavant, Mendel en 1861 avait fait à
Vienne une communication passée inaperçue à propos de la transmission des
caractères génétiques chez le petit pois.
On est rarement prophète en son pays. Nous ne pouvons guère penser que ce fut le seul courage qui manqua à Geoffroy car il n'était pas un savant de cabinet, ni de salon.
Un homme de cœur et d'action
Le chevalier Geoffroy Saint-Hilaire (Mairie d’Étampes) |
La valeur de l'homme de science ne doit cependant pas faire oublier le citoyen. En 1792 il collabore à faire libérer Haüy emprisonné après le 10 août. mais presque tous ses anciens maîtres de Navarre demeurent incarcérés à Saint-Firmin. Muni de faux papiers il s'introduit dans la prison et supplie les ecclésiastiques de le suivre. Ils refusent de sauver leur vie en condamnant plus sûrement les autres prisonniers. On était le 2 septembre et peu après le massacre commença. Dans la nuit, Etienne se hisse sur le mur de la prison en un endroit convenu la veille et il permet à douze survivants de s'évader. Le jour se lève et Etienne attend toujours ; il ne quitte son échelle qu'après avoir essuyé un coup de fusil. Très affecté par les massacres, il rentre à Étampes épuisé et défait. Après plusieurs mois de convalescence, il revient à Paris où Haüy le recommande vivement à Daubenton. Pendant l'expédition d'Egypte, il fait aussi preuve de courage, prenant les armes à l'occasion, persévérant dans ses recherches malgré les conditions de travail, et défendant les résultats de la mission après la capitulation française, le 31 août 1801. En effet les savants découvrent avec consternation qu'ils doivent remettre aux Anglais le fruit de leurs recherches. Geoffroy admoneste Hamilton, lui déclare qu'il préfère détruire ses collections plutôt que de s'en séparer. "Vous aurez aussi brûlé une biblio-thèque à Alexandrie", s'écrie-t-il. Les collections seront finalement sauvées. |
Il fait toujours preuve d'une grande humanité et lorsqu'en 1830 la
fille de Cuvier décède, Geoffroy est le premier à se précipiter chez son ami
pour le réconforter. En 1830 il n'hésite pas à accueillir plusieurs jours
l'archevêque de Paris menacé. Par contre la fin de sa vie est gâchée par des
déceptions. L'un de ses exposés déçoit ses auditeurs et notamment son fils
qui quitte la séance.
Aveugle en 1840, il quitte ses responsabilités et s'éteint en 1844
parmi ses proches et des étudiants inconnus ayant tenu à veiller le mourant.
Avec lui disparaît le dernier des professeurs nommés à la création du
Muséum, l'un des précurseurs de l'évolutionnisme et le représentant d'une
école que les Lumières et la Révolution française avaient hissée au premier
rang dans le monde.
© 2001 - Sté Historique de Dourdan, reproduction interdite sans l'accord préalable de l'auteur