Révolution française

Les Acteurs

Agathe-Rosalie de Rambaud-Mottet

Guy de Rambaud

Agathe-Rosalie de Rambaud-Mottet
(10 décembre 1764 - 18 octobre 1853)
(© Collection particulière Guy de Rambaud)


Préambule

Parmi les 34 personnages qui prétendirent être Louis XVII, seul Naundorff possédait  des secrets sur la vie de la famille royale, à Versailles, aux Tuileries et au Temple.. Ce qui lui permit d’être crédible aux yeux de beaucoup de  ses contemporains et ce qui fait aussi  qu’il compte encore des partisans acharnés. De qui tenait-il ses informations, s’il n’était pas Louis XVII ?

Les historiens  ne parlent jamais de ses idées politiques et religieuses. Elles sont pourtant bien éloignées de la majorité des personnes qui le soutiennent et ils ignorent aussi les groupes actifs, ennemis des légitimistes, qui l’aident… dans l’ombre. Illuminés, en Allemagne, comploteurs  républicains à Strasbourg, journalistes et hommes politiques de gauche en Grande-Bretagne, Roi de Hollande, ennemi de la France (suite à l’affaire d’Anvers)… sont présents à ces côtés, quand il le faut vraiment.

Agathe de Rambaud, son principal témoin, attachée à la personne du Dauphin, suscita aussi plusieurs témoignages en faveur de Naundorff, et l’accueillit chez elle. Elle  le conseilla aussi… jusqu’où allait leur complicité ? Présentée par les anti-naundorffistes comme une  aristocrate,  une  courtisane un peu trop âgée,  nostalgique de l’Ancien régime, aux idées ultra-royalistes, Madame de Rambaud née Mottet  et sa famille ne correspondent  pourtant pas du tout à ces clichés bien établis. D’ailleurs, Paul-Eric Blanrue et Philippe Delorme constatent avec raison que l’on ne sait presque rien d’elle et de ses idées.

Ce texte n’est en rien un texte pour ou contre Naundorff. Son but est de vous présenter mon ancêtre, dont on a parlé des milliers de fois, sans la connaître. Toute information ou copie de document  seront les bienvenues.


Agathe-Rosalie Mottet de Ribécourt, une courtisane ?

J.H. Pétrie nous dit que Naundorff fut reçu et largement reconnu dans les cercles des ci-devant courtisans de Louis XVI. Les plus importants d’entre eux sont Mme Rambaud, ancienne gouvernante du dauphin…

Drôle d’historien ! le patronyme d’Agathe est de Rambaud et non pas Rambaud, sur tous les actes officiels la concernant  (registres paroissiaux, décisions de justice, courriers des ministères, lettres au Roi). Sur le registre de la Maison des Enfants du Roi (les archives sont visibles au CARAN), elle figure bien de la naissance de Louis-Charles, au premier semestre 1792 , mais dans la catégorie autres : ni gouvernante… ni femme de chambre, comme l’affirment les Naundorffistes.

Les courtisanes entourent la Reine, la flattent, l’amusent, jouent à la fermière avec des agneaux… et récupèrent des pensions de plusieurs dizaines de milliers de francs. Agathe touche 200 Francs, par semestre auxquels s’ajoutent 200 Francs de gratification du Roi. Elle est simplement Attachée à la personne du Dauphin, comme l’écrit Decaux. D’abord comme Berceuse, elle reste ensuite auprès du Dauphin,  d’une part parce que celui-ci l’aime beaucoup, d’autre part du fait que son mari est mort pour le Roi et la France en défendant un fort, au cœur de l’Afrique. Elle se retrouve veuve à 25 ans, avec deux enfants et n’a aucune fortune personnelle. Agathe n’est en rien une courtisane insouciante.

Blason des Mottet de la Fontaine
(descendants de l’Oncle d’Agathe. Ordonnateur, après 1789, des Indes)

 
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Ses parents : des bourgeois vivant noblement

L’église Saint-Jacques à Compiègne. 
La paroisse des Mottet.

(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Agathe-Rosalie Mottet, est née le 10 décembre 1764, à Versailles. Rien sur l’extrait du registre du 10 décembre 1764, de la paroisse Saint-Louis, ne permet de conclure que ses parents sont des aristocrates. Certes, son arrière-grand-père paternel Louis Mottet est intéressé aux Fermes du Roi pour le Bailliage de Compiègne, Maître des ponts de Paris et Prévôt de la juridiction des Dames du Val de Grâce, à Paris.

Avocat en Parlement, il se dit Baron de Sainte-Corneille, mais on ne retrouve pas dans les d’Hozier et les armoriaux locaux, traces de cette famille. Toutefois, il est aussi officier de la Vénerie du Roi et seigneur Bonneval de la Motte... (certainement du fait de domaines achetés à des familles nobles) Agathe figure dans les nombreux livres d’histoire, concernant l’affaire Louis XVII, sous le patronyme de Mottet de Ribécourt, mais elle signe Mottet ou Mottet-de Rambaud. Sur les actes des différentes paroisses la concernant, figure invariablement le nom de Mottet… tout court.

Dans la plupart des cas, un prévôt est un Officier principal, chef d’une juridiction, qui, en cas de convocation de la Noblesse, est à la tête de l’arrière-ban , mais normalement les registres paroissiaux signalent si la personne noble :  haut et puissant seigneur, noble…, titres...  Cela n’est pas le cas, ni à Compiègne, ni à Versailles… pour les Mottet.

D’ailleurs, son fils, Maître Claude Nicolas Mottet, le grand-père d’Agathe, est qualifié au niveau d’un document du Centre des Archives d’Outre-Mer, d’Aix-en-Provence de bourgeois vivant noblement.

Le ministère de la Marine et des Colonies

Ce qui est sûr, c’est qu’Agathe naît et vivra au milieu de Commissaires du  Ministère de la Marine et des Colonies et d’officiers de la Marine. Le père d’Agathe-Rosalie est le Commissaire-Général Louis Melchior Mottet, qui a commencé comme commis de la Marine, en 1756, à Rochefort. Il prend sa retraite, en 1787, comme Commissaire général des Ports et Arsenaux. Sa pension est de 9000 livres annuelles, auxquelles s’ajoute une pension, comme Invalide de la Marine de 1000 F). C’est beaucoup par rapport à un manouvrier, mais c’est peu pour subvenir aux besoins d’une famille de 7 enfants, à Versailles… dont 4 filles… à marier.

Quelles sont les équivalences de grade ? Un Commissaire-général équivaut à un chef d’escadre et un Commissaire ou Commis, à  un Capitaine de Vaisseau. Par contre, un Écrivain de la marine a le même rang qu’un enseigne de vaisseau. Les appointements sont égaux entre les officiers de plume et d’épée.

Et puis, ce père qui enverra dès 87, lettre sur lettre aux ministres pour assurer le bonheur de ses enfants et se faire payer ses pensions, a aussi une belle-famille, les Le Proux dit La Rivière. Son beau-père est lui aussi un ancien Premier Commis de la Marine, un homme consciencieux, et apprécié de tous. Il gagne en fin de carrière 15 000 F. Pourtant, il confie les 30 000 F de la dote de sa fille Jeanne au Directeur de la Compagnie des Indes. Celui-ci fait faillite en décembre 1776. La Compagnie avait en plus récupéré 56 millions dans le Trésor royal et le pauvre Louis-Melchior n’est pas la seule victime de ce mauvais gestionnaire. 30 000 Francs… c’est une somme d’argent considérable  pour un commissaire. ! Le Ministre de Sartines, lui assigne une pension pour compenser, tirée des Greffes de Saint-Domingue. Les troubles qui survinrent dans la plus riche de nos colonies (l’actuelle Haïti-devenue si pauvre) dans les années qui suivirent, firent qu’il ne toucha jamais cette indemnisation.  Louis-Melchior, obtient un emprunt du ministère, pour son beau-frère David Le Proux dit La Rivière, qui est sous ses ordres. David qui devint un personnage important et très apprécié des ministres dès la Convention gagnait assez peu d’argent, comme tous les jeunes écrivains de la Marine…

 

Plan de Rochefort-sur-Mer, où les Le Proux et les Mottet commencèrent leur  carrière
Dessin à la plume et encre de Chine ; 28,1 x 36,4 cm
BNF Richelieu Estampes et photographie

Louis Melchior, est un homme bon… trop bon, peut-être, qui travaillera jusqu’à sa mort, à 76 ans, alors qu’il était atteint d’une grave  maladie et infirme, depuis longtemps.

Le frère d’Agathe, Louis, est nommé le premier avril 1789, sous-lieutenant de port. Ses deux autres frères font des écritures et mathématiques après de bonnes études et avoir travaillé chez un notaire depuis 3 ans, en 1794.  L’un veut partir à La Guadeloupe, l’autre à Pondichéry travailler pour le ministère.

Les Mottet et les Le Proux dit la Rivière ne sont en rien des privilégiés. Ce sont des haut-fonctionnaires de l’Ancien Régime, puis de la République  que l’on décrit dans leurs dossiers aux archives, comme très actifs et zélés.

Une nostalgique de l’Ancien Régime ?

Les Rois d’avant 1789 le sont de droit divin, et leur pouvoir est absolu. La France d’alors est  une société inégalitaire, où un fils compétent d’avocat est considéré comme un sujet respectable, mais moins qu’un riche écuyer,  complètement ignare. Malgré le développement rapide de la maçonnerie, l’église catholique est aussi un obstacle incontournable pour l’évolution de la société et la liberté des hommes et des femmes de ce royaume. Les protestants et les juifs ne sont pas des sujets. Et, je ne parle pas du sort des gens de couleur…

On connaît certes, l’attachement d’Agathe à la personne du Dauphin qui ne se limite pas à sa fonction officielle. Toutefois, Agathe n’est en rien une catholique ultra-royaliste. Sa famille ne s’oppose pas à la Révolution, au contraire, elle sort de l’anonymat grâce à elle.

Aux Indes orientales, un de ses oncles, Benoît Mottet de la Fontaine, né le 4 juin 1745 à Compiègne, qui  a commencé sa carrière le 1er janvier 1764, comme Commis au bureau des colonies, est en mai 1785, Commissaire ordinaire des colonies aux Indes. Il propose à sa Famille de prendre un de ses neveux Mottet, pour travailler sous ses yeux.

Avec la Révolution, il devient Président du conseil provincial de Chandernagor. Mais, la fièvre révolutionnaire extrémiste gagne les Établissements français de l’Inde, un an après son déclenchement dans la métropole.

A Chandernagor est créé un Comité national des citoyens présidé par Deverine. Dehayes de Montigny, le nouveau directeur de Chandernagor, doit s’enfuir assez précipitamment.

Le Comité révolutionnaire oppose une fin de non recevoir aux tentatives de conciliation des autorités de Pondichéry. Tour à tour les émissaires Canaples, Fumeron de Mérancy et cet oncle Mottet, ne sont pas reçus à Chandernagor. Un homme fort, le capitaine du port Fidel Armand Blouet, finit par se proclamer en 1792, chargé par intérim de la Nation, au Bengale.

Entête d’un courrier du Ministre au citoyen Mottet, père d’Agathe
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

 

Le port de Pondichéry, au XVIIIe siècle.
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Mais, s’il n’est pas un agent de Robespierre, cet oncle devient juge à Pondichéry, le 15 mai 1805,  puis l’Empereur le nomme Commissaire Ordonnateur des Établissements français en Inde. Le Commissaire ordonnateur était inspecteur des troupes, chargé en chef de la Haute-justice, de la police et des finances. Il partage les pouvoirs à égalité avec le Gouverneur.  

Donc, cet oncle devient un des deux dirigeants des Établissements français des Indes, grâce à la Révolution et l’Empire. Certes, il est maintenu dans ses fonctions sous la Restauration, mais il n’est en rien un nostalgique de la monarchie d'avant 1789.

On retrouve un autre de ses oncles, déjà cité, David Le Proux dit la Rivière,  recommandé par le Représentant du peuple, en Espagne occupée, pour qu’il obtienne un poste plus important.

Plusieurs courriers parlent d’un Citoyen  professant les principes de la convention. L’un d’eux est annoté par un haut responsable de ce ministère (Jean Dalbarade, Secrétaire d'État à la Marine, depuis 93 ?) sous la Terreur de ce commentaire élogieux : je connais les idées de ce citoyen. Et cela dans une période, où le pouvoir suspecte tout le monde d’être royaliste, surtout les fonctionnaires de l’Ancien régime. Le 5 brumaire An IV (26 octobre 1795), l’Oncle d’Agathe est nommé Commissaire civil de  la  Marine et un an plus tard  (le 4 thermidor an IV - 21 juillet 1796), il règle à Bilbao, les  conditions  du  traité  de paix avec l’Espagne.   Toujours en 1796, il devient  maître de forges d’Uza. Les forges d’Uza, à Lévignac (Landes), propriétés des comtes d’Uza,  émigrés  en  1792… saisies comme bien national… il est administrateur de biens nobles… en quelque sorte !!! Il meurt en 1802, de la fièvre jaune étant en mission pour l’Empereur à Fort-de-France, où il était venu avec l’Amiral Villaret-Joyeuse défendre les Caraïbes et remettre de l’ordre. David ne peut lui aussi être classé en rien dans la catégorie : aristocrate nostalgique de l’Ancien régime.

Elle a peu de religion

Alain Decaux écrit dans Louis XVII retrouvé : M. de Joly, Mme de Rambaud… On a ici en effet deux personnes fort intelligentes peu préparées au métier de dupes. Leur reconnaissance ne viendra pas d’une idée préconçue, et même leur premier mouvement sera pour tous les deux défavorable à Naundorff… Il ajoute : Le témoignage de Madame de Rambaud l’est (considérable) plus encore. Elle aussi n’a rien d’une illuminée, au contraire. L’abbé Berthon constate même avec regret qu’elle a peu de religion. On ne prétend pas dire par là que son témoignage a plus de valeur, mais le séparer de ceux de tant de naundorffistes qui, trop souvent ont donné la preuve de leur déséquilibre d’esprit.

Son mariage

Martigues, au XVIIIe siècle.
Les Rambaud depuis un siècle y sont devenus marins.  
(© Collection particulière Guy de Rambaud

D’ailleurs, quand Agathe épouse André de Rambaud, le 7 mars 1785, à Versailles, en l’église Saint-Louis, elle ne se marie pas non plus avec un ennemi juré des idées nouvelles, dernier rejeton d’une famille de privilégiés.

Sur l’acte de mariage du père d’André, Jean Rambaud, le prêtre de Martigues indique comme profession : matelot. Les deux grand-pères de son futur époux sont dits capitaines de barques, sur l’étang de Berre.

Quelques temps après ce mariage, la famille Rambaud part à Marseille et son père s’enrichit un peu et devient armateur et capitaine. La sœur d’André se marie avec un capitaine corsaire, qui est officier de port à Marseille, le futur ministre du Directoire Pléville Le Pelley, qui a commencé comme mousse et est lui aussi fils de marins, certes de petite noblesse, mais ruinée.

André Rambaud, son futur époux, sert  à la Martinique, comme aide de Port, depuis 1764, jusqu’en 1767. Son beau-frère, Pléville est le Capitaine du port de Fort Royal, depuis 1763.

Le frère aîné de son futur mari, Jean-Michel Rambaud est aussi à Fort royal. Il sera envoyé à Saint-Domingue et deviendra en 89, un des capitaines de la Garde nationale et le Président des premières assemblées provinciales de Saint-Domingue (des corps populaires, où l’on porte la cocarde nationale et où les noirs sont souvent admis). On le retrouve aussi dès le début de la Révolution, Président du premier Comité paroissial. Sa fille se mariera avec le baron de Générès, une famille honorablement connue de Torbeck, et qui est à l’origine de nombreux affranchissements dont celui d’Affiba, le parent de Toussaint-Louverture.

Pléville le Pelley, le beau-frère d’Agathe, écrit dans ses souvenirs, qu’il avait à se plaindre du gouvernement à plus d’un égard…La Révolution réformatrice desdits abus me paraît donc indispensable. Dès 1790, Pléville occupe la fonction de trésorier du Club patriotique de Marseille. Adolphe Thiers dit de lui : … Au contraire Letourneur et Pléville le Pelley, honnêtes gens, mais peu habitués à la diplomatie, avaient la sauvagerie révolutionnaire.

A lire ses Souvenirs, certes écrits sous l’Empire, on n’est pas frappé par la sauvagerie révolutionnaire des propos, mais s’il émet des critiques portant sur la désorganisation et les débordements de la Révolution, il ne remet pas en cause sa nécessité et les buts atteints.

Le ministre du Directoire Pléville est en réalité un vrai républicain, un partisan des droits de l’homme, dès avant 89. Ce qui l’a amené à entrer en maçonnerie. Il ne faut pas oublier que sous l’Ancien Régime des marins, les fils de capitaines de barques n’avaient aucune chance de devenir ministre ou amiral. Pléville devient gouverneur du port de Marseille du fait de ses qualités immenses de gestionnaire, de son passé glorieux et d’une volonté de réforme, née sous Louis XV et poursuivie par Louis XVI. Et, il est une exception. Les officiers du Grand corps s’opposent par tous les moyens y compris la rébellion à la possibilité pour les officiers bleus (roturiers, mais aussi avec les nobles ruinés ou descendants de familles protestantes ou dont la mère est roturière) de devenir officiers supérieurs.

Portrait de Pléville le Pelley
par D. Maurin, 

photo extraite des Mémoires d’un Marin granvillais

André Rambaud, le mari d’Agathe doit son avancement au Bailly de Suffren qui observe que : cet officier est rempli de zèle et de valeur militaire soutenue d’une très bonne conduite. Il devient, en partie grâce à lui, Capitaine au régiment de Pondichéry, un régiment d’infanterie de Marine. Il a alors 30 ans et est toujours considéré comme roturier. Suffren, membre de l’Olympique de la Parfaite Estime, aide des jeunes moins bien nés que lui à devenir officier.

Barras est lieutenant dans le régiment où André est capitaine. Issu d’une grande famille provençale, il ne partage pas les idées de sa caste. En Provence, rappelait Napoléon, on dit noble comme un Barras.

Blason des Rambaud de Montgardin. 
Le pin du premier blason  a été remplacé par un cyprès, symbole protestant, au XVI e siècle. 

(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Être descendant de seigneurs ouvre toutes les portes. Le 17 juillet 1782, André Rambaud fait faire une recherche concernant ses origines nobles dans le Dauphiné, par un Révérend Père, auprès du Définiteur Général Augustin de Manosque (au Couvent des RP Capucins d’Aix), et vue la réponse totalement positive de celui-ci, André Rambaud se nomme désormais André de Rambaud et figure sur les registres paroissiaux de la Paroisse Saint-Louis en tant qu’Ecuyer. Le Définiteur, une sorte de généalogiste du Roi,  situe le premier Rambaud noble, comme vivant en 1274, mais hélas ayant gouverné le Haut-Dauphiné et combattu pour les protestants, les Rambaud durent abjurer et furent dispersés au siècle précédent.

Il peut ainsi devenir Chevalier de l’Ordre militaire et royal de Saint-Louis, le 14 août 1784. Il se marie à Agathe Mottet, le 7 mars 1785. Sont présents à son mariage :

. Haut et puissant Seigneur Pierre André de Suffren Saint Tropez, Chevalier des Ordres du Roi, Grand croix de Saint Jean de Jérusalem, Vice-Amiral de France. Ambassadeur de l’Ordre de Malte

. Jean Godefroy de Chaourse, Chevalier des Ordres Saint-Louis et Saint Lazare

. Louis Thomas Villaret de Joyeuse , Lieutenant des vaisseaux du Roi, Chevalier de Saint Louis, membre de la loge L’Union de Lorient, depuis peu.

. David Jacques François Le Proux de la Rivière (Oncle de l’épouse, déjà cité), le futur révolutionnaire.

Attachée à la personne du Dauphin

Mais, on ne doit pas se tromper, comme l’écrit très justement Alain Decaux : Madame de Rambaud a été placée pendant sept ans auprès du Dauphin. Elle ne l’a pas quitté, elle l’a bercé, elle l’a soigné, elle l’a vêtu, elle l’a consolé, elle l’a grondé. Dix fois, cent fois plus que Marie-Antoinette, elle a été pour lui une véritable Mère… D’ailleurs, l’habile Naundorff sut le rappeler en disant à Monsieur Geoffroy qu’il lui avait amené une mère, en parlant de mon ancêtre. A l’époque, les grandes familles de la noblesse n’élevaient pas leurs enfants. Les origines d’Agathe la rapprochèrent de l’enfant.

Agathe est morte en 1853 et je suis né en 1954. Un siècle plus tard dans ma famille, on se posait toujours des questions au sujet de l’identité réelle de Naundorff, et on n’appréciait guère les Rois… si ce n’est le bon Roi Henri IV. Mais,  je sus dès l’âge de 4 ou 5 ans, qu’un enfant était mort emprisonné… que cet enfant c’était le Dauphin de France et que notre ancêtre l’avait élevé et aimé comme un fils et peut-être même préféré à ses propres enfants !

Dès le début de la Révolution, la gouvernante Madame de Polignac et les sous-gouvernantes, issues de la haute noblesse émigrent, mais Agathe reste auprès de son petit Charles.

Ses enfants et le petit Dauphin  l’aident à surmonter le drame de sa vie. André, son mari, présent à la naissance de son fils Benoist , né le 11 janvier 1786, ne trouvant pas sa place en France, où il suffit de naître marquis et riche, pour être colonel à 18 ans, prend le Commandement du Fort Saint Joseph de Galam (dans le Royaume de Galam, à 500 km de la côte, sur le haut du fleuve Sénégal).

Il rejoint là-bas le chevalier de Boufflers, ce philosophe, ami de Voltaire, incarné au cinéma par Bernard Giraudeau, dans son film : les caprices d’un fleuve, exilé là pour avoir frappé un courtisan.  André de Rambaud meurt de ses blessures, après s’être opposé aux Maures à Galam, en 1789, dans l’île de Gorée, en face de Dakar.

Agathe de Rambaud est veuve à 25 ans, avec une petite-fille d’un an, qui ne connaîtra jamais son père, Madeleine Célinie et un petit garçon de 2 ans, Benoist. Le couple royal est touché par ce drame. Marie-Antoinette fait cadeau à Agathe d’une magnifique horloge et d’un salon qui avait été tapissé par les demoiselles de Madame de Maintenon (de Saint-Cyr). Le Roi Louis XVI élève au grade de Lieutenant-colonel André, à titre posthume.

1789, rapproche Agathe du couple royal qui est de plus en plus seul face à son destin tragique.

L’île de Gorée (Sénégal) au XVIIIe siècle
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Dessin rehaussé d’aquarelle (1789/92)
On remarquera la cicatrice à la lèvre souvenir d’une morsure de lapin.
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

De Versailles, elle suit le Dauphin aux Tuileries, du 6 octobre 1789, jusqu’au 12 août 1792, jour de son emprisonnement au Temple. Elle s’occupe de cet enfant de qui Marie-Antoinette disait que sa santé a toujours été bonne mais, même au berceau, on s’est rendu compte que ses nerfs étaient très délicats et que le moindre bruit extraordinaire faisait effet sur lui... Il est comme tous les enfants, fort et bien portant, très étourdi, très léger et très violent dans ses colères... Il est très indiscret, il répète aisément ce qu’il a entendu dire et surtout sans vouloir mentir, il ajoute ce que son imagination lui fait voir : c’est son plus grand défaut et sur lequel il faut bien le corriger.

Elle écrira plus tard au futur Charles X qu’elle était présente à toutes les journées désastreuses de la Révolution et à la plus funeste de toutes, celle du 10 août 1792 aux Tuileries.

Napoléon se souviendra de cette journée à Saint-Hélène   : j’ai vu des femmes bien mises se porter aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses. C’est un massacre incroyable, mais les femmes échappent toutes. La princesse de Tarente, Mlle de Tourzel, Mme de Soucy et d’autres encore se réfugient dans un salon et attendent la mort. Les égorgeurs ouvrent la porte, mais l’une d’elles implore :

Mes braves gens, n’aurez-vous point pitié de pauvres servantes ?

Et eux touchés au cœur par le mot d’ordonner :

Point de mal aux femmes.

Hélas, presque tout ce qui est au château est massacré, jusqu’aux hommes de peine et aux enfants de troupe !

La prise du château royal des Tuileries, le 10 août 1792
 (© Collection particulière Guy de Rambaud)

Le Journal de Cléry

Le soir de ce massacre, Agathe de Rambaud se retrouve avec Cléry , dans la maison de Monsieur Ledreux, à côté de la porte du jardin de Monsieur le Dauphin au Château des Tuileries. Elle n’a échappé qu’avec peine au massacre des Tuileries.

Cléry écrit :

Quelques signes que nous nous fîmes nous engagèrent au silence . Les fils de nos hôtes, qui dans ce moment arrivèrent de l’assemblée nationale, nous apprirent que le roi, suspendu de ses fonctions, était gardé à vue avec la famille royale dans la loge du rédacteur du Logographe, et qu’il était impossible d’approcher de sa personne.

Je résolus alors d’aller retrouver ma femme et mes enfants dans une maison de campagne, à cinq lieues de Paris, que j’habitais depuis plus de deux ans ; mais les barrières étaient fermées, et je ne devais pas abandonner Mme de Rambaud. Nous convînmes de prendre la route de Versailles, où elle demeurait ; les fils de nos hôtes nous accompagnèrent. Nous traversâmes le pont de Louis XVI, couvert de cadavres nus, déjà putréfiés par la grande chaleur ; et, après bien des dangers, nous sortîmes de Paris par une brèche qui n’était point gardée.

Dans la plaine de Grenelle, nous fûmes rencontrés par des paysans à cheval qui crièrent de loin, en nous menaçant de leurs armes :

<Arrête, ou la mort! >

L’un d’eux, me prenant pour un garde du roi, me coucha en joue et allait tirer sur moi, lorsqu’un autre proposa de nous conduire à la municipalité de Vaugirard.

<Il y en a déjà une vingtaine> disait-il < l’abattis sera plus grand. >

Arrivés à la municipalité, nos hôtes furent reconnus ; le maire m’interrogea :

< Pourquoi, dans le danger de la patrie, n’es-tu pas à ton poste? Pourquoi quittes-tu Paris? Cela annonce de mauvaises intentions.>

< Oui, oui > cria la populace < en prison les aristocrates! en prison! >

C’est précisément, répondis-je, parce que je voulais me rendre à mon poste, que vous m’avez rencontré sur la route de Versailles, où je demeure ; c’est là qu’est mon poste, comme c’est ici le vôtre.

On interrogea aussi Mme de Rambaud : nos hôtes assurèrent que nous disions la vérité, et l’on nous délivra des passeports. Je dois rendre grâce à la Providence de n’avoir pas été conduit à la prison de Vaugirard : on venait d’y enfermer vingt-deux gardes du roi, que l’on conduisit ensuite à l’Abbaye où ils furent massacrés le 2 septembre suivant.

De Vaugirard à Versailles, des patrouilles de gens armés nous arrêtèrent à chaque instant pour vérifier nos passeports. Je conduisis Mme de Rambaud chez ses parents, et je partis aussitôt pour me rendre au sein de ma famille. La chute que j’avais faite en sautant par une fenêtre des Tuileries, la fatigue d’un voyage de douze lieues, et mes réflexions douloureuses sur les déplorables événements qui venaient de se passer, m’accablèrent tellement que j’eus une fièvre très forte. je gardai le lit pendant trois jours; mais, impatient de savoir le sort du roi, je surmontai mon mal, et revins à Paris.

 Adieu de Louis XVI à sa famille au Temple  (janvier 1793)
Par Charles Beanzech  -   Musée de Versailles et des Trianons
© Réunion des musées nationaux

Dès les premiers jours de leur emprisonnement, Agathe-Rosalie demande à rejoindre au Temple Louis-Charles et la famille royale… en vain. Le 13 août 1792, ils ne doivent pas être légion les volontaires pour se faire emprisonner au Temple avec la famille Capet.

Jacobins manifestant devant le Temple.
On se souvient de celle, où il exhibait fièrement le corps de Madame de Lamballe découpée en morceaux. 
On obligea Marie-Antoinette à contempler ce triste spectacle.
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Après la mort de l’enfant-Roi

Le 8 juin 1795, 20 prairial de l’an III de la République, peu avant trois heures de l’après-midi, l’enfant détenu dans la tour du Temple, de Paris, rend le dernier soupir. Aux yeux des fidèles de la monarchie, le défunt n’est autre que sa majesté Louis XVII, leur souverain légitime.

Veuve depuis six ans, Agathe apprend le décès du Roi Louis XVII, le 8 juin 1795, à la prison du Temple. Elle est choquée. Tout le monde à la Cour trouvait l’enfant robuste comme un petit paysan, et le temps de la révolte passée, elle se met à douter de ce décès. Elle n’est pas seule à croire en la possibilité d’une survie et l’on voit dans les nombreux livres sur la question qu’elle pas la seule et aussi que cet espoir ne se limite pas à quelques courtisans. On retrouve cette croyance aussi bien chez des aristocrates, que chez des pauvres, à l’étranger et parfois chez des dignitaires des régimes qui se succédèrent à la Convention, entre autres notre Empereur.

Mais, Madame de Rambaud va survivre 58 ans à son petit Charles et sa vie ne s’est pas arrêtée là. Elle a deux enfants à s’occuper et bien des soucis du fait de sa famille. Sous la Terreur, les Mottet se retrouvent sans pain. Les conventionnels ne versent plus les  pensions auxquelles son père a droit. Sous le Directoire, bien entendu, quand Pléville le Pelley devient ministre, on lui permet de rentrer en fonction, comme chef de la Division des fonds. Ce Ministre fait pour le père de sa belle-sœur ce qu’il fait pour des milliers de personnes, même les prisonniers ennemis. Il solutionne leurs problèmes et leur permet de vivre dignement.

Sous l’Empire, le fils d’Agathe, Benoist rentre lui aussi au Ministère, il devient :

. du 22 janvier 1804 au 7 juillet 1806, employé au Ministère de la Marine

. le 7 juillet 1806, Commis de deuxième classe de la Marine, à Toulon

. le 1 janvier 1808, Commis de 1ère classe à Toulon et Lorient, jusqu’au 1er septembre 1810

. Contrôleur des contributions directes, le 8 novembre 1810 (jusqu’au 1er janvier 1814)

Le  Duc de Normandie, dauphin à la mort de son frère, Roi à la mort de son père, mort ( ?)  après être resté sans soin,  au fond d’un cachot des mois et des mois sous la Terreur, , considéré comme bâtard par Louis XVIII, avant et surtout après sa mort.
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Le temps des désillusions

Pendant la Révolution, le Consulat et l’Empire, Agathe de Rambaud a vu des hommes et des femmes, souvent de basse extraction et sans valeur aucune, devenir des dignitaires du Régime du fait de leurs relations. Elle, elle se  dit que l’Oncle de l’enfant qu’elle a élevé,  Louis XVIII, va être Roi de France et que bien entendu on va honorer la mémoire de l’enfant-roi martyr et récompenser les personnes qui sont restés fidèles, auprès de la famille royale, au péril de leur vie… cela semble logique.

Son fils suit le Roi lors des Cent-Jours. Il est nommé à Gand, le 13 avril 1815, Commissaire de guerre-adjoint, et fait partie en cette qualité partie du Corps d’Armée du Duc de Berry. En réalité, ce corps d’armée se compose de quelques centaines de volontaires. Mais, après Waterloo, le Roi s’entoure de gens qui ont servi tous les régimes ou d’ultra-royalistes, ceux-là même qui ont causé la Révolution et la mort de Louis XVII par leurs excès.

Louis XVII. Détail d’un tableau de Madame Vigée-Lebrun
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Comme l’écrit Lenotre dans Le Roi Louis XVII et l’énigme du temple : A peine installé, Louis XVIII avait donné l’ordre de rechercher, au cimetière de la Madeleine, l’emplacement exact des corps de Louis XVI et de Marie Antoinette; mais on oublia d’entreprendre pareille enquête au sujet de Louis XVII. L’enfant du Temple qui comptait en France , et à Paris surtout, tant de dévote , était aussi dédaigné des ses parents des Tuileries que s’il eût appartenu à la race honnie de l’usurpateur: c’était faire sa cour que de ne point parler de lui.

On peut aussi se poser raisonnablement la question : pourquoi ont-ils enterré l’enfant du temple, sans le nom d’un Roi ? Les révolutionnaires et surtout les ultra-royalistes répandent partout la rumeur que Louis XVII était le fils de Fersen. Bien entendu, cette calomnie, confirmée par aucun témoignage sérieux, alors que la Reine était en permanence au milieu d’un essaim de courtisans, de domestiques, de fonctionnaires ou de proches, sert normalement les intérêts de Louis XVIII, mais en réalité, de tels ignominies en dégoûtent plus d’un.

On essaie de faire oublier l’enfant mort au Temple, à la Cour et au peuple. Certes, Agathe a droit à une pension de 1000 F., mais c’est une aumône, vus les dangers encourus et l’amour dont elle a entouré le Dauphin. Pendant ce temps là, les émigrés riches se partagent un milliard de francs. Son fils est surveillé par des espions du Duc de Feltre qui recommande de le nommer à Paris, en 1816, pour mieux l’observer. Il annote dans son dossier : sujet dangereux ! à surveiller ! 

Il est vrai que le duc de Feltre, Clarke de son vrai nom, avait déjà agi de même avec Bonaparte en Italie. D’après l’Empereur, il alla jusqu’à demander au Directoire d’Italie s’il y aurait la possibilité de me faire arrêter… qui lui répondit qu’on devait s’éviter toute peine et n’y point songer…

Clarke n’avait aucune habitude du commandement ; son genre d’esprit était celui d’un observateur : il s’occupe au quartier général, pendant la bataille de Rivoli à faire des recherches sur les officiers particuliers ; cela en mécontenta plusieurs et lui attira des désagréments… (Napoléon, Biographie des contemporains)

Certes, on maintient son fils dans ses fonctions de Commissaire de Guerre-adjoint, jusqu’en 1817.  On le fait Chevalier de l’Ordre royal de la Légion d’honneur et de Saint-Louis. Mais, cela n’empêche pas qu’il est mis en ½ solde, le 16 octobre 1818.

Il devient alors le Secrétaire intime du Prince de Poix, Louis-Philippe de Noailles. Celui-ci, comme Agathe, fut un partisan des réformes, mais resta fidèle à Louis XVI, au péril de sa vie. Après la journée du 10 août, il fut emprisonné et ne put s’échapper que grâce à des documents compromettants, pour le Maire de Paris. Depuis 1816, le Prince est Gouverneur du château de Versailles. Mais, quand celui qu’Agathe appelle le bienfaiteur de son fils, meurt en 1819, Benoist se retrouve avec juste sa demie solde pour faire vivre sa famille. Sans aucune fortune, il s’est déterminé à passer dans l’Inde, où une famille puissante  pourrait lui offrir quelque ressource pour améliorer son confort et assurer l’existence de sa femme et de ses enfants. Cette résolution pénible n’ayant pas eu le succès qu’il pouvait en attendre, il est revenu après trois ans d’épreuves douloureuses et s’est trouvé par cette absence même dans l’impossibilité de rentrer dans son corps (lettre d’Agathe à Monsieur, le futur Charles X, du 26 février 1824). Aux Indes, les Mottet occupent des fonctions importantes, mais les fonctionnaires européens sont nommés par les Ministères à Paris.

Agathe demande au futur Roi, pour son fils, une place de Garde-magasin des vivres et fourrages et de préférence celle de Meaux, dont le beau-père de Benoist avait la charge. Le Comte de Damas (futur ministre de Charles X) l’appuie pour ce poste. Mais, il devient juste Agent comptable des vivres , à Vendôme, le 8 juin 1824. Mais, dès le 15 novembre 1828, il est destitué. Alors, il part aux Etats-Unis et au Mexique. Quand il est de l'autre côté de l'Océan, Agathe, sa mère, ne peut toucher sa pension de retraite et lui envoyer au Mexique, car il n’a laissé aucune autorisation de la toucher, tellement il était dégoûté par cette société de la Restauration, profondément inique. Et l’administration de Charles X est trop contente de se retrancher derrière le règlement.

Benoist de Rambaud est décédé le 9 janvier 1834, à Mexico, abandonné de tous, sauf de sa mère.  

Thérèse Gaudelet d’Armenonville, sa Femme, une fille d’émigrés, se remarie avec le comte Henri d’Allonville (d’une famille qui compta plusieurs morts, notamment un aux Tuileries et un autre qui sauva le duc d’Enghien, dans une bataille en Alsace)  et habite le château de La Hauteville. Les d’Allonville sont le contraire des Rambaud. Ils furent les partisans des Bourguignons et des Anglois, puis de la Ligue. Comment Agathe perçut ce remariage ?

Thérèse Gaudelet d’Armenonville
( très âgée..  à l’époque on l’appelle
Tante d’Allonville)
Belle-fille d’Agathe

(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Le trait décisif

Paul-Eric Blanrue écrit,  non sans humour, que le 28 mai 1833, le  Roi entre enfin dans Paris. Le Roi se nomme le plus souvent Naundorff, mais il  prend de fausses identités pour voyager, car tous les faux-dauphins se sont retrouvés en prison jusqu’ici.  Il rencontre quelques partisans de la survivance, qui lui donnent de l’argent et l’hébergent. Ce sont toutes des personnes n’ayant eu aucun lien avec la Cour. Ils n’ont jamais vu Louis XVII que sur des journaux et des livres.

Les Marco de Saint-Hilaire, qui à la différence de ces premières personnes, avaient un peu côtoyé le Dauphin, mais surtout connaissait mon ancêtre,  eurent la sagesse de lui demander son avis, avant de le rencontrer. Mme de Saint-Hilaire dit à l’avocat Geoffroy :

Je connais à Paris, Mme de Rambaud, qui fut placée très jeune près du berceau du Dauphin, qu’elle ne quitta que le 10 août 1792. Je vais lui écrire et vous irez vous-même porter la lettre. Elle croit peu au fait que l’enfant soit sorti vivant du Temple ; mais sur un mot de moi elle n’hésitera pas à se rendre où vous la conduirez. Si c’est lui, un trait de vérité, un trait décisif jaillira de l’entrevue. Au contraire, si c’est un imposteur eh bien ! nous aurons contribué à le démasquer, et ce serait dans ce cas, une bonne œuvre de venir en aide à ce digne magistrat de Cahors, si sa bonne foi s’était trompée.

Le 17 août 1733, à 9 heures, l’avocat Geoffroy muni d’une lettre de recommandation de Madame de Saint-Hilaire, se rend au domicile d’Agathe, rue Neuve Saint-Étienne, dans le quartier Bonne Nouvelle, pour lui demander de rencontrer Naundorff . Elle lit le courrier une deuxième fois et lui dit :

Eh bien ! monsieur, je vais vous suivre, j’envoie demander une voiture et je serai bientôt prête. Me voilà, sous votre égide.

Vers midi, chez les Albouys, mise en présence de Monsieur Charles (Naundorff avait le même prénom usuel que Louis XVII, que ses proches appelaient tous Charles),  elle semble peu émue en le voyant et ne lui dit pas son nom. Voici le compte-rendu de cette entrevue rédigé par l’avocat Geoffroy. Allait-elle reconnaître l’enfant  dont elle s’était occupé pendant de si longues années, mais 40 ans avant ?

Madame de Rambaud , voulait éprouver le prétendant auprès de qui on allait la conduire. A cet effet, elle emporta un petit habit bleu que le prince avait porté  à cinq ou six ans, ainsi qu’un petit portrait de Marie-Antoinette. Aussitôt présentée à Naundorff, la conversation s’engage.

Madame de Rambaud adresse au prétendant plusieurs questions sur Madame de Tourzel, sur l’Abbé Davaux, le précepteur du Dauphin. Monsieur Charles répond de manière fort satisfaisante : à toutes ses réponses il satisfaisait complètement où il avouait le souvenir perdu, rien à demi ni hasardé.

Mme de Rambaud parla seule, à vrai dire. Elle confia à son vis-à-vis qu’elle avait été attachée fort jeune à la Reine et au berceau du Dauphin.

Fort jeune , interrompt alors Naundorff, fort jeune… Vous seriez Mme de Rambaud ?

Oui, monsieur et la chose vous est facile à conjecturer…

Naundorf fixe le tableau de la Reine, qu’il reçoit des mains de Mme de Rambaud; des pleurs le gagnent; il veut me remettre le cadre pour atteindre son foulard; il l’avait laissé à l’entresol; je sors vivement, et comme je le lui remettais : mon ami, dit-il en pressant ma main, il me semble que vous m’avez amené une mère .

La conversation reprit. Mme de Rambaud gardait ses impressions. Elle lui dit : J’avais conservé un petit vêtement pour me rappeler mon cher Prince, puisqu’on ne voulait pas m’admettre au Temple avec Mme de Tourzel; peut-être vous souviendrez-vous de l’avoir mis, et dans quelle circonstance, aux Tuileries ?

On déploya l’habit bleu sous les yeux de Naundorff, qui éleva la voix : Oh! je le reconnais bien; ce n’était pas aux Tuileries, mais à Versailles, pour une fête...et je ne l’ai plus porté, je crois, depuis la fête, car il me gênait.

A ce moment, Mme de Rambaud céda à son émotion. Elle posa un genou à terre, devant l’individu qui venait de lui répondre de la sorte et s’écria : Il n’y a que mon Prince qui puisse me dire cela . Et elle pressait ses mains, des larmes coulaient de tous les yeux.

La reconnaissance effective se produit donc après les précisions apportées par Naundorff relativement au petit habit bleu, écrit Paul Eric Blanrue, ce qui est en partie vrai, mais il oublie que mon ancêtre lui pose avant une suite de questions, sur la vie à Versailles et aux Tuileries sur ce qui se passait dans les appartements de la Reine et sur son frère et sa sœur, ses parents (?), ses proches : domestiques et gouvernantes. Rapidement aussi Naundorff  lui montre des cicatrices identiques à celles de Louis XVII. Elle parle de toutes les marques particulières dont il est porteur.

Mon ancêtre a été comme une mère pour Louis XVII. N’en déplaise aux polémistes qui se consacrent à cette affaire, tous les historiens de cette période savent très bien que les Reines n’élevaient pas leurs enfants et les gouvernantes faisaient de la figuration… très, très… payantes. Donc, elle seule est à même de juger, ou Madame de Tourzel.

D’ailleurs quand Monsieur Geoffroy écrit que Naundorff dit qu’il lui avait amené une mère, c’est évidemment de Madame de Rambaud que Naundorff parlait et non du portrait de la Reine. (En bon français, il aurait dit apporté et non amené répliquent les partisans de l’horloger).

Paul Eric Blanrue

Il y a 15 mois, j’ai commencé à faire des recherches généalogiques et historiques sur ma famille. Guillaume Farel est très connu, mais plutôt dans les pays protestants. Pléville Le Pelley et Antoine Rambaud de Furmeyer étaient oubliés (depuis peu, cela n’est plus le cas). Restait Agathe de Rambaud, dont des milliers d’articles, de livres ou de reportages ou infos TV parlent. Je  fus amené à lire le livre de Paul Eric Blanrue et nous échangeâmes quelques courriers. Je ne connaissais rien à cet énigme. Ayant fait des études universitaires en histoire-G, je ne m’intéressais à l’histoire qu’avec un grand H. Depuis, j’ai lu quelques livres sur la question, j’ai interrogé mes proches, des cousins descendants d’Agathe, consulté des documents au CARAN et au CAOM. J’ai aussi débattu sur le sujet, reçu des courriers de partisans ou d’adversaires de Naundorff et aussi de personnes qui se posent des questions, comme moi.  Certains passages de son livre, dont je ne remets pas en cause ni la qualité, ni la totalité des conclusions, montrent que cette biographie n’est pas superflue.

Paul-Eric Blanrue écrit : Le 19 août 1833, Agathe entre chez Mme Marco de Saint-Hilaire, en lui annonçant qu’il lui serait impossible de ne pas le reconnaître- et de fait, cette dernière le reconnut... Pour preuve : il a les yeux et les manières de son père (pas de Napoléon, cette fois!); . Sa structure physique est la même que celle du Dauphin (une structure physique inchangée au bout de 41 ans, c’est une prouesse anatomique digne de figurer dans les annales!); il raconte enfin des anecdotes sur la vie à Versailles. Et il conclut provisoirement :

qu’il a pu lire n’importe ou apprendre de la langue si bien pendue de Mme de Rambaud, pourquoi pas ?

Effectivement, c’est possible. Mais cet historien quand il ajoute le nom de Napoléon, pour rendre peu crédible mon ancêtre, fait rire le lecteur, mais l’histoire n’y gagne rien. Agathe de Rambaud n’a jamais dit ou écrit que Naundorff avait les manières de Napoléon.

De même quand il précise sur mon ancêtre André, mort en 1789, parti à Galam, au printemps 87  : Celui-ci mourut deux ans plus tard, en lui laissant deux enfants. Mme de Rambaud était entre-temps devenue berceuse du deuxième fils de Louis XVI. Or, en 1789, Charles-Louis que tout le monde appelait Charles, sauf le Sieur Blanrue, n’est plus bercé depuis longtemps, il a 4 ans !!! Elle est berceuse en 1785,  1786… pas en 89 !

De plus, mon ancêtre sait quand même si Charles était habillé en fille ou non ! Blanrue s’étonne : Ce qui est surprenant, c'est que Mme de Rambaud se soit laissée prendre au jeu. Elle devait pourtant être au courant de la coutume. C’est sûr !!! elle l’habillait tous les jours, elle logeait dans la chambre, à côté de celle de l’enfant du couple royal ! Les Naundorffistes répliquent avec raison : l’enfant Louis XVII (pas plus que son frère aîné) n’ont jamais été habillé en fille jusqu’à l’âge de 7 ans: qu’il nous montre un seul portrait de Louis-Charles en robe ! Nous n’en connaissons qu’un, Marie-Antoinette entourée de sa fille, son fils Louis, environ 6 ans, en culotte, et Louis-Charles sur ses genoux, bébé, avec, effectivement une robe.

Madame de Rambaud n’a rien d’une Jeanne Calmant. Elle est âgée, mais en rien sénile !

Blanrue écrit aussi : d'après le Journal de Cléry, elle s'enfuit juste à temps pour ne pas subir les persécutions du 10 août 1792. Or, nous l’avons vu elle y était, elle les subit toute la journée et se réfugie au soir, chez des voisins du château et est arrêtée avec Cléry, en allant à Versailles. Des pages et des pages de Cléry ne suffisent pas, il faut casser l’image de mon ancêtre, à tout prix pour prouver qu’on a raison !

Monsieur Blanrue veut faire passer mon ancêtre pour une aventurière ambitieuse.  Tout ce qu’elle a gagné à défendre la cause de Naundorff, ce sont en réalité  des persécutions, perquisitions et tracasseries de toutes sortes), lui répliquent les naundorffistes, oubliant non sans raison de parler de l’argent qu’elle, sa famille et ses proches versèrent. L’horloger aimait le luxe, quand il est saisi à Londres, on découvre à son domicile une vraie caverne d’Ali Baba.  

Les autres témoignages

Après Agathe de Rambaud, plus de 53 personnes ont attesté que Naundorff était bien Louis XVII, dont le ministre de la justice Joly de Fleury, le secrétaire de Louis XVI, Monsieur Brémond, le ministre des affaires étrangères de Montciel, Monsieur et Madame Marco de St Hilaire, etc. Entre autres, une femme de chambre ordinaire, qui s’occupa du Dauphin quotidiennement, Madame de Saint-Brice, l’affirme.

53 personnes qui ont connu le Dauphin, 53 personnes qui bravent le pouvoir en place, ses policiers et ses juges et acceptent de courageusement de témoigner.

Combien se sont tus ?

Combien se sont contentés de le reconnaître et de n’en faire part qu’à des cercles d’intimes, pour ne pas nuire à leur carrière, avoir une médaille, être invités aux cérémonies officielles de la monarchie de juillet ?  

La famille d’Agathe et Naundorff

Decaux constate qu’à partir de fin 1833, Mme de Saint-Hilaire et Mme de Rambaud ont pris un ascendant sur le Prince qui grandit de jour en jour. Une nièce d’Agathe, la Baronne de Génèrès, une jeune et charmante veuve, est elle aussi dans ses faveurs.

Grâce à Philippe Delorme, je sais un peu mieux qui sont ces Génèrès (la famille est éteinte en France). Originaires de Torbeck et des Cayes à Saint-Domingue , c’est une importante famille issue de Jean Génèrès, habitant considéré, une famille à l’origine de la libération de Parents de Toussaint-Louverture et alliée aux Poincy, la famille d’un gouverneur connu de la partie française de l’île.

La Baronne de Génèrès part début 1834, pour Crossen, s’occuper de la Famille du Prince, les sortant de la misère et de la honte.

Dédicace d’une photo adressée à la petite-fille d’Agathe, 
Mme Léon Verger, née Ernestine de Rambaud
(© Collection particulière Rodolphe de Saint-Germain)

Madame Royale
Sœur ( ?) de Louis XVII 
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Janvier 1834, Mme de Saint-Hilaire et Mme de Rambaud écrivent une lettre à la Duchesse d’Angoulême énumérant les motifs de leur conviction.

28 janvier 1834, Naundorff est victime d’un attentat.  Caroline Albouys, une autre Naundorffiste, déçue, y voit le travail du Frère de Mme de Génèrès (militaire)

En août 1834, M. de Saint Didier emmena Mme de Rambaud à Prague, mais Madame Royale (sœur de Louis XVII) refusa de la recevoir : Cette personne a certainement plus de soixante-dix ans, dit-elle, et vous ne me ferez pas croire qu’à son âge elle a accompli ce voyage pour me parler.

Le lendemain la police de Prague donnait 24 heures à Madame de Rambaud pour quitter les lieux. La police ! Alain Decaux, juge ce refus incompréhensible du fait de l’honorabilité d’Agathe et d’autant plus qu’elle a dit qu’elle s’en souvenait parfaitement. Elle avait comme seule crime accompli à 70 ans le voyage de Prague et sollicité une entrevue avec Madame Royale. Avait-elle peur que mon ancêtre se pose des questions sur sa réelle identité ?

Agathe rejoint Naundorff après cette expulsion, à Dresde. Sa Nièce a installé la famille de Naundorff dans cette ville, depuis avril.

Déclaration de Mme de Rambaud, datée du 15 décembre 1834, attestant  qu’elle a reconnu Louis  XVII dans la personne du prétendant Naundorff.

(La justice n° 17, année 1835 - Abrégé de l'Histoire des infortunes, Londres, 1836, p. 225. - Louis XVII. Plaidoirie de Me Jules Favre, 3e édition, Paris, 1891, p. 73.)

Dans le cas où je viendrais à mourir avant la reconnaissance du Prince, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, je crois devoir affirmer ici par serment, devant Dieu et devant les hommes, que j'ai retrouvé le 17 août 1833, Monseigneur de Normandie, auquel j'eus l'honneur d'être attachée depuis le jour de sa naissance jusqu'au 10 août 1792 ; et comme il était de mon devoir d'en donner connaissance à Madame la Duchesse d'Angoulême (1) je lui écrivis dans le courant de la même année. Je joins ici la copie de ma lettre.

Les remarques que j'avais faites dans son enfance sur sa personne ne pouvaient me laisser aucun doute sur son identité partout où je l'eusse retrouvé.

Le Prince avait dans son enfance le col court et ridé d'une manière extraordinaire. J'avais toujours dit que si jamais je le retrouvais ce serait un indice irrécusable pour moi. D'après son embonpoint, son col ayant pris une forte dimension est resté tel qu'il était, aussi flexible.

Sa tête était forte, son front large et découvert, ses yeux bleus, ses sourcils arqués, ses cheveux d'un blond cendré, bouclant naturellement. Il avait la même bouche que la Reine et portait une petite fossette au menton. Sa poitrine était élevée ; j'y ai reconnu plusieurs signes alors très peu saillants, et un particulièrement au sein droit. La taille d'alors était très cambrée et sa démarche remarquable.

C'est enfin, identiquement, le même personnage que j'ai revu, à l'âge près.

Le Prince fut inoculé au château de Saint-Cloud, à l'âge de deux ans et quatre mois, en présence de la Reine, par le docteur Joubertou, inoculateur des enfants de France et de sa faculté (Note : Jules Favre donne : A S.A.R. Mme la duchesse d'Angoulême. ) les docteurs Brunier et Loustonneau. L'inoculation eut lieu pendant son sommeil, entre dix et onze heures du soir, pour prévenir une irritation qui aurait pu donner â l'enfant des convulsions, ce qu'on craignait toujours. Témoin de cette inoculation j'affirme aujourd'hui que ce sont les mêmes marques que j'ai retrouvées, auxquelles on donna la forme d'un croissant.

Enfin, j'avais conservé comme une chose d'un grand prix pour moi, un habit bleu que le Prince n'avait porté qu'une fois. Je le lui présentai en lui disant, pour voir s'il se tromperait qu'il l'avait porté à Paris. Non, Madame, je ne l'ai porté qu'à Versailles, à telle époque.

Nous avons fait ensemble des échanges de souvenirs qui, seuls, auraient été pour moi une preuve irrécusable que le prince actuel est véritablement ce qu'il dit être : l'orphelin du Temple.

Mottet, veuve de RAMBAUD, Attachée au service du Dauphin, duc de Normandie, depuis le jour de sa naissance, jusqu'au 10 août 1792.

Elle affirme, en guise de preuve, avoir retrouvé sur Naundorff les «  mêmes marques d’inoculation, en forme d’un triangle « , que l’on fit sur Louis Charles à l’âge de 2 ans et quatre mois , nous dit Blanrue. Ce qui est plutôt étonnant vu que l’autopsie ne les retrouvera pas. Les Naundorffistes parlent d’un problème de température. Mais cet argument n’est guère convainquant.

Naundorff et Agathe

Agathe accueille Naundorff, chez elle, en 1834 et début 1835. Naundorff est d’ailleurs arrêté à son domicile (16, rue Richer, à Paris), le 15 juin 1836. La Police secrète lui vole tout son dossier comportant 202 pièces, chez elle. La Baronne de Génèrès subit, elle-aussi, une visite domiciliaire.

Agathe va le voir à Londres, pendant son exil, après 1836.

Par une autre déposition, faite au tribunal du Mans, en date du 12 juillet 1837 [greffe du tribunal du Mans] elle confirme  ses  premières déclarations :

Le prince fut inoculé au château de Saint-Cloud à l’âge de 2 ans et 4 mois, en présence de la reine, par le docteur Jouberton, inoculateur des enfants de France et des docteurs Brunier et Loustonneau. L’inoculation eut lieu pendant son sommeil entre 10 et 11 heures du soir .... Témoin de cette inoculation, j’affirme aujourd’hui que ce sont les mêmes marques que j’ai retrouvées, auxquelles on donna la marque d’un triangle.

Entre temps, Naundorf avait été victime d’un nouvel attentat. Mon ancêtre écrivit à la Duchesse d’Angoulême, une lettre très polémique, où elle précisait : -  on n’assassine pas un faussaire, on le juge.

. 10 août 1845, décès de Charles-Guillaume Naundorff, à Delft

Un drôle de légitimiste

Naundorff, même s’il est accueilli et soutenu très souvent par des légitimistes et des royalistes partisans de l’Ancien Régime, a d’étranges soutiens, et ce à tous les moments où il est en grande difficulté.

Le 14 août 1833, il écrit aux républicains de Strasbourg, en spécifiant qu'il ne se prêtera jamais à des conditions déshonorantes pour lui et contraires au véritable bien de la patrie. Et il leur renvoie une lettre de change` de 1.000 francs qu'il avait reçue d'eux.

Ces rapports avec les républicains de Strasbourg sont indéniables. Ils ressortent avec netteté de la correspondance Albouys, et n'avaient jamais d'ailleurs, à notre connaissance, été signalés par les naundorffistes, ni par leurs adversaires. Que firent-ils en réalité ? Des révolutionnaires alsaciens ont-ils spéculé sur la reconnaissance éventuelle de Naundorff, lui proposant même de l'aider à se faire reconnaître, quitte pour lui à proclamer ensuite la République ? La chose est très possible.  Peut-être en cherchant dans des archives de Strasbourg trouverait-on la trace d'un complot républicain, vers 1832-1834. Peut-être même existe-t-il un procès  verbal de réunion - les comités révolutionnaires clandestins tenaient couramment des procès-verbaux de leurs séances éclairant cette partie mystérieuse de la vie de Naundorff (Decaux, Louis XVII retrouvé).

Il existe, aussi, un curieux témoignage, qui vient, d'étrange façon, confirmer les dires de Naundorff. Le passage par Nantes est invraisemblable, on vient de voir pour quelles raisons, mais il n'est pas impossible. En 1886, en effet, la Légitimité, a publié le témoignage suivant, que je reproduis textuellement. Il est adressé à Mme Amélie Laprade, fille aînée de Naundorff.

Mme Amélie Laprade, fille aînée de Naundorff. 
Appelée aussi Princesse de Bourbon, par les Naundorffistes convaincus.
(© Collection particulière Rodolphe de Saint-Germain)

 

Très bonne Princesse.

 ... Voici ce que j'ai appris.. Il y a eu réellement à Nantes, pendant longtemps, une réunion de personnes qui sont restées fidèles à notre bon roi Louis XVII, et qui avaient formé un projet sérieux de le remettre sur le trône. Ils avaient concerté de le faire venir, et c'est d'après une demande qui lui fut adressée que votre vénérable père vint à Nantes. Là, comme je l'ai déjà dit à Votre Altesse, on le fit descendre dans un petit hôtel, -ou plutôt dans une auberge tenue par de braves gens, afin de ne pas se compromettre. II y fut entretenu pendant quelques jours. On devait le faire connaître peu à peu à la noblesse de Bretagne et de Vendée ; et quand il aurait eu un parti sérieux, on aurait présenté au gouvernement une protestation signée d'un nombre considérable de noms honorables.

Malheureusement, on trouva que notre bon Prince avait des idées libérales trop prononcées, une certaine antipathie pour le clergé et une manière très fausse en matières religieuses, parce qu'il développa un nouveau mode de religion contraire absolument à la foi, et avec une tendance très prononcée pour la secte des Illuminés. Alors on craignit de ne pas réussir à lui ouvrir les yeux. La noblesse crut qu'elle allait se nommer un chef républicain. Le clergé eut peur de trouver un antagoniste à la religion catholique. On ne voulut pas se jeter dans toutes les difficultés d'une contre-révolution et peut-être d'une révolution ; et 'la conclusion fut ainsi portée :  C'est bien le fils de Louis XVI, mais il n'est pas ce qu'il faut à la France. Il est dans l'erreur, plus à plaindre qu'à blâmer, parce que le milieu dans lequel il a vécu en est la cause. Mais les circonstances nous prouvent que Dieu l'a rejeté. Laissons agir la Providence ; et si Dieu le change, il saura bien plus tard le remettre sur le trône de ses pères.

C'est alors, comme vous le savez, très bonne Princesse, qu'on le fit partir pour Strasbourg. En cette circonstance deux partis se formèrent. Un de ces partis, croyant que Dieu n'avait plus de desseins sur la branche aînée des Bourbons, l'abandonna en s'attachant au Comte de Chambord. L'autre, très peu nombreux, demeura fidèle et pria toujours, espérant que Dieu lui changerait les idées et le ramènerait sur le trône de ses pères...

Marie de Mélient

La Nogard, 27 Septembre 1873.

Un certain Pfeehler adresse, à M  Albouys à Cahors, le 11 mars 1836 une lettre . Il y donne des nouvelles du prétendant qu'il a connu dit-il en 1833 à Berne chez un M. Schoch, dont Albouys a dû entendre parler. Il vient, dit-il encore, après des années de recherches, seulement d'en retrouver la trace. En réalité, ayant pu se procurer les deux adresses par un moyen qu'on ignore, le pseudo Pfeehler dut écrire, vers la même époque, à Albouys et à l'abbé Appert.

On sait peu de choses de ce Stromeyer, dit Pfeehler (ou Pfaeler). Dans une lettre datée du 2 juillet 1872, adressée à Madame Amélie, la fille aînée de Naundorff, une Mme Ducrey écrit :  ... Enfin, vers l'année 1834 à 1835, je ne me rappelle pas exactement l'époque, mon père recueillit un savant allemand, réfugié politique, qui se nommait Stromeyer.

Vraisemblablement affilié à quelque charbonnerie internationale, certainement franc-maçon et membre du Sonderbund, il semble avoir joui dans les milieux républicains d'une assez grande influence . De ce qu'il déclare avoir connu Naundorff en 1833, on peut déduire peut-être l'explication de ces curieuses relations entre les républicains de Strasbourg et Naundorff ‑ dont on a dit déjà qu'elles restaient mystérieuses.

Albouys complètement écœuré et même indigné de l'attitude du Prince à son égard, a regagné Cahors le 10 avril 1835 (1) . A la lettre de Stromeyer, il répond, assez rapidement, bien qu'avec mélancolie : il est toujours heureux, dit‑il, d'avoir des nouvelles qui viennent étayer les prétentions de celui qui fut son client. Une correspondance s'échange, et, bientôt, Stromeyer ‑ qui signe toujours Pfeehler ‑ dé­clare que les renseignements qu'il demande sont destinés à M. Brémond, ancien secrétaire particulier et ami du marquis de Montciel qui avait été ministre de l'Intérieur sous Louis XVI. Montciel et Brémond, farouchement royalistes, avaient, pendant la révolution, joué un rôle extrêmement im­portant encore qu'assez mal connu ; d'après des documents nouveaux, ils auraient été, en maintes circonstances, les prin­cipaux agents de liaison entre la cour et le parti jacobin. ( Alain Decaux, Louis XVII retrouvé

Naundorff

(© Collection particulière Guy de Rambaud)

 

Dès son arrivée à Londres, Naundorff écrit une lettre au roi d'Angleterre Guillaume IV afin de lui notifier sa présence dans ses Etats. Mais, lord Palmerston, alors premier ministre, lui renvoie sa lettre.

Mais, un journal anglais de gauche, pourtant, à plusieurs reprises, va prendre sa défense : c'est le Morning Chronicle. La raison de cette attitude est à la fois simple et étrange. Le 18 juillet 1836, six jours après l'expulsion de France du prétendant, Stromeyer a écrit à M. Harry Nelfert, du Morning Chronicle, une lettre recommandant chaleureusement Naundorff

II nous a donné des preuves irrécusables de son identité et, bien que nous ne prenions point d'intérêt légitime et monarchique, les souvenirs historiques qui s'attachent à son nom et à ses souffrances, qu'il devait supporter quoi qu'innocent, sont un juste titre à la compassion de chaque honnête homme.

Mais où la chose devient précisément étrange c'est que Stromeyer précise que c'est en son nom personnel qu'est faite cette recommandation, mais aussi au nom du Haut bureau républicain. Voici donc mises en lumière une fois de plus ces relations inexpliquées entre les républicains et Naundorff. Et, à ce propos si nous n'aimons guère formuler d'hypothèses gratuites, nous nous permettrons pourtant de dire qu'il y a là certainement l'une des clefs de l'énigme Naundorff (Decaux, Louis XVII retrouvé).

Simple imposteur ou véritablement Louis XVII, le moment n'est pas venu de prendre position, Naundorff a bénéficié d'appuis, de connaissances, de renseignements, que par lui-même il lui était impossible d'obtenir. On peut donc, à bon droit, se demander qui les lui fournissait. La réponse est loin d'être certaine et incontestable, mais il est possible, à ce qu'on vient de voir, et qui n'avait jamais été, jusqu'ici, à notre connaissance, mis en évidence, que cette réponse soit : les républicains.

Le 2 août 1836, Stromeyer passant par Berne fut arrêté et interrogé en justice pour avoir participé, en Allemagne, à des menées révolutionnaires. On le fouilla et il fut trouvé porteur de quelques lettres à l'adresse du duc de Normandie qu'il se proposait, par un moyen indirect, de lui faire passer. Le retentissement du procès intenté par le prétendant à la duchesse d'Angoulême et au Comte d'Artois, et son expulsion récente de France, incitèrent les autorités bernoises à effectuer, puisque l'occasion s'en présentait, une enquête à ce sujet. Stromeyer, pressé de questions, raconta en détails ses rapports avec Naundorff et Brémond. En détails est d'ailleurs une simple façon de dire, car, en fait, sa déposition fut extrêmement générale et en contradiction continuelle avec sa conduite passée. Alors que moins de deux semaines auparavant, il écrivait que Naundorff lui avait donné à lui, et au Haut Bureau républicain, des preuves irrécusables de son identité  il dit, dans sa déposition, qu'il avait considéré le duc de Normandie comme un trompeur et que cette tromperie était d'autant plus ridicule et plus déraisonnable que ce nom n'avait plus depuis 1830, aucune prérogative ! Décidément, l'attitude de cet agent républicain et les mobiles qui le guidaient restent des plus mystérieux.

Et il suivra, jusqu'au bout, Naundorff dans ses extravagances. Car les visions de celui-ci continuent - et de plus belle. Il lui arrive même rarement maintenant d'écrire une lettre politique sans y placer quelque allusion à ses derniers entretiens avec son ou ses anges - (il advient désormais qu'ils soient trois) ; il continue aussi à prédire à tour de bras - si l'on ose dire ! - des événements qui persistent à ne se réaliser jamais.

Naundorff
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Naundorff pense en 1833 que Paris vaut bien une messe. Il fait donc sa première communion, sous la conduite de l’abbé Appert, curé de Saint- Arnoult.

Il espère à  l’époque toucher les 300 millions de francs (plus les intérêts) qui lui auraient été confisqués par sa famille.  Après, il jette le masque et devient gourou, protecteur autoproclamé de sa secte baptisée Église catholique évangélique. Dans une annexe de sa Doctrine céleste, il se permet même de réformer le chœur des anges. Du coup, tous les gens sensés prennent leurs distances. Agathe-Rosalie, par exemple, prie en 1938, son Prince de renoncer à ses erreurs.  En vain !

Le 8 novembre 1843, Grégoire XVI n’y tient plus et condamne ce fils de perdition, qui usurpe le titre de duc de Normandie. Cette sentence, qui lui aliène en plus, les rangs catholiques, est catastrophique.

Mais d’un autre côté, le Roi des Pays-Bas l’aide, car les relations entre la France et la Hollande ne sont pas au beau fixe. La Belgique annexe en 1832 Anvers, avec le soutien diplomatique de la France de Louis-Philippe. Il ne faut voir dans cette attitude qu’une vengeance. Mais, Naundorff est enterré sous le nom de Bourbon et avant sa mort, travaille pour l’armée hollandaise. Guillaume II n’a pas le pouvoir de faire ressusciter les morts. Mais, cette reconnaissance, d’ailleurs pas vraiment officielle, brouille les cartes. Les Naundorff s’appellent désormais de Bourbon.

Conclusion : une bien étrange affaire

Il semble qu’Agathe-Rosalie de Rambaud-Mottet n’ait pas varié dans sa croyance jusqu’à sa mort, survenue le 18 octobre 1853. Elle séjournait depuis quelques jours, dans la métairie de son Gendre l’Avocat avignonnais Verger. Elle mourut seule à Aramon, dans le Gard. Son corps fut retrouvé par des voisins paysans, le lendemain de son décès.

Bien loin des fastes de la Cour de Versailles… et de son Prince.

Agathe écrivait encore à sa fille Madeleine Célinie, le 9 Juin 1849 : que sa conviction n’a pas chancelé un instant, encore aujourd’hui elle ne doute pas de son identité.

Mais…

Ernest de Rambaud (1819-1899)

Diplômé de Polytechnique (foyer d’agitation anti-royaliste)  et de l’Ecole d' Etat-major